LES TOMBES DU CHEMIN DES ROMAINS

I – CIRCONSTANCES

Dans la banlieue Nord de Frontignan entre décembre 1966 et avril 1967 le percement d’une voie nouvelle, le creusement d’une tranchée contigüe et la fouille d’un angle mort le long du patronage ont permis la découverte d’une vingtaine de tombes.

II – SITUATION

Cette nécropole se trouvait au croisement de deux chemins : d’une part une voie transversale antique qui traversait la Gardiole en passant non loin du Dolmen et de la grotte néolithique du col de Gigean, d’autre part d’un sentier parallèle au grand axe de circulation dans la plaine et dont l’appellation heureuse de « Chemin des Romains » ne se justifiait pas par des trouvailles antérieures, ce terme n’étant peut être que la transposition de ‘cami roumiou’, les deux chemins en question étant semblables à tous les autres de terre battue.

NOTE : L’article publié en collaboration avec Mme et M. Valaison dans la dernière Revue Archéologique de Narbonnaise étudiait les 8 premières tombes.

Celui-ci qui n’en est pas la reproduction et qui porte sur 20, le complète et envisage les faits sous un aspect plus pratique.

III – PROFONDEUR

Les tombes étaient assez profondément enterrées à plus d’un mètre; rien ne décelait leur présence et il est probable que l’habitat dont elles dépendaient et qui reste à découvrir se trouve lui aussi enfoui sans signe extérieur.

Pour atteindre cette profondeur décente les gallo-romains avaient dû entamer sur 15 à 20 cm le sous-sol très dur, imperméable, fermé de menus cailloux anguleux solidement cimentés et que les radicelles de vignes n’avaient pu entamer alors qu’elles plongeaient vigoureusement dans les fosses de terre meuble ce qui constituait un indice pour repérer celles-ci dont le pourtour pouvait également se deviner lorsque le pic glissait vers l’intérieur.

IV – LES TOMBES

Cette recherche des tombes par approche fut nécessaire pour la moitié d’entre elles groupées au milieu du cimetière et dont le premier témoin était soit le crâne fragile, soit un clou.

a) Les cercueils : Tout autour de la fosse, plus abondants à la tête qu’aux pieds ces clous de 7 à 8 cm de longueur présentaient une tête irrégulière écrasée et tout en tenant compte du volume que leur donne la rouille, ils ressemblent plutôt à des clous de charpente qu’à nos clous ordinaires minces. Sans qu’on trouve trace de bois, même pas sous forme de traînée noire on peut admettre qu’ils fermaient des cercueils rudimentaires faits de planches épaisses sans ferrure ni charnière. Une tombe nous a fourni jusqu’à 14 de ces clous.

b) Tombes à tegulae : Pour les autres tombes faites en tegulae leur emplacement se retrouvait sans difficulté.

Cinq formaient un caisson rectangulaire ajusté avec le côté plat des tuiles à l’intérieur des six faces et quelquefois imbrices recouvrant les joints.

Quatre avaient le profil en bâtière, imbrices sur le faîte et tuile verticale dépassant à la tête et aux pieds.

Il n’y avait pas de tuile spéciale funéraire ni encoche ou tenon pour les assembler mais de temps en temps sur ces tuiles semblables à celles des toitures la fantaisie de l’artisan s’était donnée libre-cours et les demi-cercles faits avec les doigts de la main, le pouce pour centre, étaient accompagnés de quelques motifs originaux, multiples cannelures sur les bords, séries d’ovales dans le champ, 1ignes brisées longitudinales faites à la pointe mousse, ceci sur les tuiles du fond du tombeau, celles qui sont le plus facilement récupérables en entier. (tombes 14 et 16)

Une seule fois le fond avait été constitué par des briques marron de même dimension que les tegulae. (tombe 9)

V – ETAT DES TOMBES ET DES SQUELETTES

Au moment de l’inhumation on avait dû souvent caler les tuiles verticales dans la fosse trop grande avec des pierres en forme de coin et on avait de plus employé la chaux pour que les tombes restent étanches le plus longtemps possible. Deux seulement (la 6 et la 13) nous sont parvenues intactes. C’est la phase la plus émouvante de l’opération quand en enlevant avec précaution les tuiles supérieures on entend la terre fine couler par les interstices. L’apparition qu’on espère toujours d’un beau mobilier en place ne se produisit pas cette fois là, mais seulement celle de squelettes blanchis aux côtes dressées qui reposaient sur les tuiles nues du fond. Du corps humain, du vêtement, nulle trace.

Pour tous les autres et pour toutes les causes qu’on peut imaginer la protection des tuiles s’était révélée insuffisante; elles avaient glissé ou s’étaient affaissées. Dans ces conditions les ossements avaient souffert de l’écrasement et résisté d’une manière très variable suivant la nature du terrain, celle des os ou l’âge des individus jusqu’à disparaître complètement (tombe 20, inhumation d’enfant ?). Et quand il manque une partie du squelette qu’un remaniement expliquerait il est curieux de noter trois fois l’absence des pieds en particulier à la tombe 3, où ils auraient dû se retrouver sous les coquilles et les tuiles conservées.

Le remaniement est certain pour les tombes 14 et 16 où dans la réutilisation du tombeau on a recueilli avec soin les restes du prédécesseur puis, la tombe close, on les a déposés à la tête et aux pieds. Pour l’un d’eux on a poussé le respect jusqu’à enfermer son crâne à côté de la tête du dernier inhumé.

Une bonne partie de ces squelettes, six au total (6. 9. 10. 12. 15. 16.) ont pu être observés complets et en connexion couchés sur le dos, les avant-bras repliés, les mains rapprochées sur le bassin.

VI – ORIENTATION

Sur 14 tombes où l’on a pu observer une orientation du squelette la plus grande partie (dix) étaient en sens inverse de l’orientation chrétienne. UNE seule (12) avait la tête à l’Ouest alors que trois autres peut-être plus anciennes (13. 17. 18.) étaient dirigées perpendiculairement aux autres.

LE MATERIEL

PLACE :

A part celles de la tombe 7 qui parait-il étaient au voisinage de la tête, les autres offrandes se sont trouvées dans la partie inférieure du corps, entre les tibias (7. 9. 14. 15.) aux pieds (12. 16. 19.) aux pieds et en dehors (l3).

Les conditions de travail n’ont parfois pas permis une localisation précise des trouvailles en particulier quand c’était l’engin mécanique qui les exhumait (tombes 5 et 7), mais dans les autres cas on a pu constater que chacune des formes de sépulture comportait des tombes avec mobilier et des tombes sans mobilier.

NombreAvecSansN° de la tombe (sans)
Caisson5413
Bâtière4316
Cercueil96310, 17, 18

On voit par là que toutes les tombes en bâtière ne sont pas forcément « pauvres » puisque chacune des tombes 14, 15, 16 a fourni un ou deux vases et comme toutes les dernières tombes dans des conditions de travail, de temps, de tranquillité qui permettaient une étude exacte.

L’inventaire du matériel recueilli se monte à 31 vases dont 3 sous forme de fragments, 3 boucles de ceinturon et 84 monnaies. Le tableau et la photo ci-contre, en donnent le détail. La 3° boucle de ceinturon plate, en bronze, avec ardillon de fer a été trouvée en place dans la tombe 19 à l’intérieur du genou droit. Un peu plus bas, 25 clous de souliers disposés en rectangle entre les tibias devaient appartenir à une paire de chaussures.

LA CERAMIQUE :

Quoique généralement intacte elle est parfois ébréchée avec des anses cassées, des parties noircies par la suie ce qui prouve qu’elle avait été utilisée auparavant.

Les écuelles de vaisselle ordinaire peu profondes et de bien faible contenance, très épaisses, à profil bien ouvert, à dégraissant apparent constituent un matériel à l’épreuve du choc comme du feu. Comme elles n’ont pas de moyen de préhension on devait les saisir par le rebord ou mieux par la gorge qui le souligne. Cela est très visible sur l’olla, marmite collective.

Les bols sont en argile mieux épurés mais mal fabriqués; ils ont perdu leur engobe et perdent de leur matière quand on les brosse ou les lave. Une coupe carénée gris sombre cylindro-tronconique de forme géométrique qui échappe à toute classification.

Les oenochoes se signalent par une pâte aussi fine mais plus résistante et un galbe élégant.

Il faut noter que par leur couleur grise, leur toucher savonneux, leur texture et leur engobe, l’oenochoé de la tombe 5 et surtout le bol de la tombe 12 sont déjà des exemples de la céramique grise estampée qui se généralisera au 5° siècle.

La céramique fine comprend surtout des olpés de forme standardisée avec ou sans anse; ces objets de céramique luisante représentent des modèles largement répandus autour de la Méditerranée. Décoratifs par leur jolie forme ovoïde, leur coloris chatoyant, leur pied étroit mais épais ne compromet pas leur stabilité. L’un de ces potiches porte sur le col un graffiti incisé très lisible : JULIANUS.

Plus variées sont les cinq coupelles carénées parfois décorées de guillochis à la roulette ou de motifs barbotinés. Enfin la pièce la plus importante est le grand plat de céramique estampée rose qui accompagnait un personnage plus fortuné que les autres. Les monnaies trouvées dans cette tombe permettent de dater avec exactitude ce plat et la boucle de ceinturon à œilleton (2 fois le chiffre 7) qui étaient avec elles.

LES MONNAIES :

Sorties par nous de la tombe 2, arrêtées en l’air dans le godet de la pelle mécanique pour la tombe 5 ces petites pièces de bronze (Ae 3 ou Ae 4) à l’effigie de Constantin le Grand 21 ou de ses fils : Crispus 9, Constantin II 9, Constance II 11, Constans 3 les présentent toujours diadémés et cuirassés, bustes interchangeables dans lesquels il ne faut pas chercher la ressemblance.

Les revers beaucoup plus variés célèbrent la fondation de Constantinople (6), celle de Rome (3), les vertus de la famille impériale ou les vœux pour celle-ci (portes de camp 11, autels 9, couronnes 9) enfin masquant une réalité plus sombre, la victoire (24) et la gloire de l’armée (22).

Le monnayage en majorité local Arles 35, comporte 7 Trèves, 5 Lyon, 6 Rome quelques Londres et aussi quelques folles d’autres ateliers italiens et de Méditerranée orientale ce qui prouverait, si besoin était, l’immense brassage à travers le monde romain de cette menue monnaie répandue à des millions d’exemplaires.

CONCLUSION :

En résumé, il s’agit d’une vingtaine de tombes par inhumation datées de 350 avec présence aux pieds de petits vases l’un plus fin, l’autre culinaire et commun symbolisant la boisson et la nourriture alors que dans les tombes sans mobilier, l’orientation ne permet pas de conclure à des signes de christianisation.