L’ÉCLAIRAGE DE SÈTE DU XVIIIe SIÈCLE A NOS JOURS

Cent ans après leur apparition sur le golfe du Lion en 1666, la ville et le port de Sète ne possédaient encore aucun éclairage public, à la différence de Montpellier « illuminée » depuis 1757.

Hormis les lueurs de quelques échoppes ou cabarets soumis d’ailleurs au règlement de surveillance de « policiens» vigilants, rues et quais demeuraient dans une obscurité la plus totale la nuit venue si ce n’est lorsque la lune était au rendez-vous. Des lampes à l’huile à l’électricité, ce ne sont point tant les différentes techniques que les réserves, voire les oppositions de l’administration qui méritent ici d’être rapportées

L’OPPOSITION SOUTENUE DE L’AMIRAUTÉ

La premiere requête des consuls adressée à l’Intendant du Languedoc, Monsieur de Saint-Priest en 1765, fondée en partie sur l’exemple montpelliérain, tend à prouver combien quelques réverbères ou « fanaux à huile » participeraient à la sécurité d’un port « ou passent et séjournent des inconnus, des étrangers et des marins en grand nombre ». Or, Poujet, lieutenant de l’Amirauté, s’oppose à ce projet, de ce que les feux trompeurs occasionneraient échouements et naufrages par confusion avec le phare Saint-Louis et présenteraient ainsi quelque inconvénient à la navigation.

L’affaire en serait peut-être restée là si les sétois ne s’étaient alors plaints des malheurs que la traversée du pont entraine la nuit et d’un trafic douteux favorisé par l’obscurité.

Sans doute, est-ce d’ailleurs sur plainte de l’octroi que l’Intendant demande à la Ville, le 4 Janvier 1778, de placer des réverbères car « des embarqueurs clandestins partent à la voile pour la contrebande que leur passent des ouvriers des métiers à bas, bonnetiers, serruriers et autres ». Le port éclaire, les employés des fermes pourraient « apercevoir les bateaux palangriers, savoir s’ils vont à la pêche ou s’ils sont chargés, empêcher des exportations et émigrations funestes à nos manufactures ».

Le conseil politique de la ville s’empresse d’abonder dans ce sens pensant que l’Amirauté ne pourra refuser « puisqu’on a établi des réverbères dans le port de Marseille et que le phare a une hauteur qui empêche de se confondre avec les quais ».

La demande de l’intendant paraît providentielle mais si les consuls acceptent la proposition de Saint-Priest, la Province prend soin de réserver l’agrément de l’amirauté. Celle-ci refuse toujours alors que la ville reçoit cependant les pièces destinées à la pose de 24 réverbères. Passant outre, Sète traite le 29 février pour un essai, afin d’aviser les moyens de défendre les réverbères contre le vent » et compte en dresser 6 ou 8 pour ce test malgré le rappel d’autorité formulé par l’Intendant le 9 Mars. Il est vrai que les sétois voient grand : 30 lanternes pour « l’Illumination » des rues, 23 pour les quais et le port au coût total de 5758 livres 10 sols.

Chaque homme qui nettoiera ou « abladera » 30 lanternes recevra 20 sols par jours (1).

Malgré l’effort des consuls, l’amirauté oppose encore le 12 mars des observations identiques sur l’inconvénient de l’éclairage du port et de la ville, alors que les emplacements des lanternes sont déjà choisis (ct. Annexe 3). L’affaire traîne en longueur et le projet ne sera repris qu’après la Révolution. Les sétois, dont la politique avait été de mettre l’Amirauté devant le fait accompli, avaient échoué.

Ce n’est que le 20 novembre 1790 que les administrateurs du département autorisent Sète à placer 3 réverbères à huile : un à chaque extrémité du pont et le troisième devant « la maison commune » (2).

Le 3 février 1791 le conseil de ville délibère d’octroyer 24 livres annuelles à celui qui nettoiera et allumera « jusques à l’époque où on les retirera » (3). En 180l, les officiers municipaux décident d’éclairer les lampes durant les six mois d’hiver. La consommation d’huile étant d’une livre pour 12 heures par réverbère, on conclut de n’illuminer la ville que du 10 brumaire au 10 germinal, soit durant cinq mois, à raison de 21 nuits par mois., le restant étant censé être éclairé par la lune.

Au total 350 livres d’huile sont nécessaires et les cordes cassées exigent 15 francs (4).

Les adjudications qui se succèdent apportent lentement un peu plus de clarté par ces lanternes d’huile bien claire et de mèches de coton fin à 2 centimètres de large », si bien que le 29 fructidor de l’an XI Sète compte 50 réverbères dont l’un, « placé devant le poste de police, doit rester éclairé toutes les nuits, à quelque époque que ce soit ». En 1807, alors que la durée du bail d’entretien est de 3 ans certaines lanternes sont modifiées par l’apport « de plaques argentées » « pour une meilleure réflexion de la lumière ». En 1818, modification des anciennes lampes et installation de nouvelles : 5 poternes en fer à crémaillères au quai supérieur de la consigne (Promenade Marty),8 réverbères supplémentaires, 24 modifications en 1819 et 8 autres lanternes neuves en 1827.

Les 80 escaliers du quai supérieur de la consigne ayant été construits sur un vaccant de Joseph Mercier, vaccant acheté 999.08 francs, le préfet autorise le 25 octobre 1827 la pose de deux nouveaux « fanaux » pour éclairer les passages : l’un au coin du

« Nouveau grand escalier », l’autre au Chantier (Chambre de commerce). La Restauration est profitable à Sète grâce à l’action menée par le maire exerçant les fonctions municipales depuis 1815 : Etienne Ratvé, vicomte de La Peyrade, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint Louis, chevalier de la Légion d’honneur et membre de la Chambre des Députés. (5). Le total des lanternes est porté à 110 en 1841. Il témoigne de l’illumination de la ville et du port. Lorsque commence à s’imposer l’éclairage par le gaz, le système des nouvelles lampes à sable mis au point par le docteur Pradel n’étant pas retenu (6).

LES LENTEURS DU GAZ

Le 28 août 1841, le Conseil décide d’éclairer la ville par le gaz sur les réverbères à huile transformés par souci d’économie en attente des appareils Baudit frères de Lyon. Le cahier des charges du 30 octobre prévoit des lanternes suspendues de forme hexagonale lestées de 250 grammes de plomb. Le Conseil vote 1200 F pour couvrir 12 mois de l’année à compter du 1er janvier 1842. Baudit tarde à répondre et l’adjudication n’a pas lieu.

Il ressort d’une enquête des Ponts et Chaussées en 1842 que sur l’ensemble des quais actuels et à venir, il faut prévoir un minimum de 136 réverbères, 110 éclairés aux frais de la ville et 26 par L’État sur les lieux portuaires isoles, dépense énorme pour la municipalité qui supporte aussi le cout de 64 candélabres purement urbains. Sète demande donc que l’éclairage des quais soit à la charge de l’Etat comme cela se pratique au Havre, à Brest ou à Cherbourg.

La réponse est sans appel : il ne saurait en être question « car si la participation se poursuit, les ports en rivière demanderont la mème faveur ». Toutefois l’Etat s’engage à assumer la moitié des frais des 110 réverbères urbains et la totalité des feux d’entrée ou des jetées qui ne présentent pas un caractère de quai. La premiere tranche de mise en place, chaque candélabre de 3,60 mètres coûtant 99.13 F s’élèverait alors à 25000 francs dont 15000 assumes par l’Etat sur le chapitre « Phares et Phanaux » et 10000 sur un crédit extraordinaire du port de Sète (8).

Le Conseil municipal délibère devant de si lourdes charges et préfère attendre suivant avec attention une proposition déposée devant la Chambre des députes visant a un éclairage a l’alcool dénaturé et exempt de droits, qui permettrait ainsi d’écouler le produit des vignes languedociennes. La Ville reste donc éclairée par 110 lanternes a huiles, portées a 120 pour trois ans, du coucher du soleil jusqu’à 5 heures du matin durant les cinq mois d’hiver d’octobre à février, à l’exception des clairs de lune. Il en est de même pour 3 ans encore le 1er octobre 1843 bien que la Compagnie d’éclairage par le gaz ait offert ses Services le 29 mai et que Renaux et Cie, entrepreneurs de l’éclairage à gaz de Montpellier aient pris contact avec le préfet. (9)

En 1844, l’affaire rebondit : 127 réverbères à Huile reviennent à 15000 francs pour 9 mois, alors que 200 réverbères à gaz couteraient 20400 francs pendant 12 mois à 7 heures d’éclairage quotidien. Plusieurs entrepreneurs, dont Seynes, Pernet et Duquaire, proposent leurs offres. Ces deux derniers emportent la concession accordée sans adjudication le 3 février 1845 après lecture du « traité sur l’éclairage du gaz ».

La durée est prévue pour 19 ans et 160 becs à gaz, car 40 réverbères à huile resteront en service sur le môle et le quartier haut vu le terrain rocheux qui empêche l’enfouissement des tuyaux de fonte. L’écartement de chaque réverbère sera de 50 mètres (alors qu’il est de 82 mètres pour les lanternes à huile).

Le prix à la consommation sera de 39 centimes pour la ville, 6 centimes pour les particuliers pour 1 bec et 4 centimes pour un demi bec. (10)

Les travaux de canalisation débutent et im est prévu que dès la finition du nouveau port et du canal maritime 50 réverbères à gaz s’ajouteront à ceux déjà en service. Le 11 juillet 1846 le Conseil prie l’entrepreneur d’étendre les travaux au quartier haut.

L’inauguration de l’éclairage par le gaz et la distribution de celui-ci a leu le 1er octobre 1846 et dès février 1847, l’ancien matériel à huile est mis en vente sauf 24 lanternes qui éclairent encore les rues non desservies par le gaz : 18 au quartier haut,3 au quai des moulins, 1 sur la nouvelle route, 2 au pont sur le canal maritime.

87 anciennes lanternes dont 22 en cuivre et 8 sur cric, sont proposées aux acheteurs en cinq lots pour 1268 francs, mais ne trouvent pas preneurs (11).

Par économie et pour ne pas dépasser le budget prévisionnel de 20000 francs, la moitié des becs doivent être éteints à minuit à l’exception des angles des rues et carrefours ? Le maire, Monsieur Doumet passe sur ces bases le premier octobre 1864 un bail de 50 ans avec l’Union des Gaz, future Compagnie d’éclairage par le gaz. L’usine, les stocks de charbon et les gazomètres sont installés dans la carrière du Souras. ils n’y resteront que 3 ans, le transfert ayant lieu à La Peyrade le 6 avril 1867.

Les bureaux ont leur siège, 29 rue Hôtel de ville. Ce contrat de 50 ans sera renouvelé par un avenant du 12 juin 1913 prolongeant ce bail jusqu’au 30 septembre 1953 (12) ; L’éclairage était dispensé alors par la flamme nue, protégée du vent.

Une modernisation par becs incandescents est projetée en 1907 suivant le procédé Denavrouse et les manchons Plaisetty, au cout de 17975 francs. Le pouvoir éclairant serait alors de 7 carcels/heure et de 6 et demi en service courant pour les becs de 80 litres et de 4 à 4 et demi pour les becs de 60 litres.

L’idée ne se concrétise qu’en 1913. La flamme nue fait place aux manchons. Coût 4864 francs. A cette date 128 lanternes) à becs de 80 litres et 139 becs à 60itres éclairent les écoles et les bâtiments communaux : 1 029 becs anciens pour le reste de la Ville (13).

L’usine installée à Lapeyrade occupe un terrain en forme de trapèze de 32 697 m2

En 1931, Sète avait 47 893 mètres de canalisation et 7623 abonnés. L’éclairage public comptait encore 152 lanternes équipées avec des becs droits de 90 litres.

8 releveurs – vérificateurs vérifiaient tous les mois les compteurs dont les plus anciens fonctionnaient aux pièces de 10 centimes en bronze. (Une pièce introduite dans une compteur adéquat déclenchait une distribution de gaz pour cette somme).

– En 1930 le chauffage central apparait = 3 abonnés

– En 1931. Amorce de chauffe-eau par le gaz : 6 abonnés

Ces chauffages consommaient 22 184 m3.

Le personnel de l’usine comptait 112 personnes pour transport du charbon, fabrication, comptabilité niveleurs, magasiniers, terrassiers, etc…

Si en 1896 étaient vendus à la population 1 892 522 m3 de gaz, en 1915 la consommation sera de 3 422 960 m3 pour chuter en 1931, par le fait de l’installation de l’électricité à 2 750 625 m3.

Prix du gaz au m3 en centimes,

188318931914191619201922192319271931
40252135609075100120

Une nouvelle forme d’éclairage va naitre.

L’ENERGIE ELECTRIQUE

Alors que le contrat passé avec l’Union des gaz demeure, l’éclairage électrique fait son apparition à Sète.

Depuis 1910, l’usine des eaux fonctionne par cette énergie nouvelle et l’entreprise biterroise qui avait effectué ces travaux d’installation propose en 1913 à la Ville de l’étendre aux particuliers.

Liée par le contrat précédent Sete ne peut accepter mais, le 24 août 1917, l’Union des gaz reçoit de la préfecture l’autorisation d’installer « des lignes d’énergie électrique ». Par délibération des 20 août et 9 novembre 1920, le conseil décide l’éclairage public par l’électricité. Chaque bec sera remplacé « par une ampoule de 50 bougies décimales, les becs doubles recevront 100 bougies. (35 bougie valent 50 watts). Ainsi cette même année l’hôpital, le bureau de bienfaisance, l’usine des eaux et la zoologique sont-ils électrifiés. (14)

En avril 1921 l’école Arago est desservie et en juillet, 21 lampes de 50 bougies illuminent l’esplanade.

Quartier par quartier l’électrification s’étend aux particuliers mais fin 1921 124 ampoules de 50 bougies, 150 de 100 bougies concurrencent les 385 becs de gaz restants. Ceux-ci ne seront plus que 153 fin 1929, contre 993 lampadaires de 50 bougies, 150 de 100 bougies, 9 de 600 bougies et 4 de 1000 bougies (15).

Plus rien n’arrêtera cet essor.

En un siècle la Ville était passée de la lueur tremblotante d’une lanterne à un éclairage efficace, alors qu’elle était restée près de deux siècles dans l’obscurite

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(1) A.M. DD 34
(2) D.M. Livre 1790/91
(3) A.D. Série 0 (éclairage Sete)
(4) D.M. Livre 1800/02
(5) A.D. 4 S 111
(6) D.M. Livre 13 et AD série 0
(7) A.D. Série
(8) A.D. 4 S 1/4
(9) A.D. Série 0
(10) D.M. Livre 14 f.
(11 A.M. C/E10D6
(12) A.M. idem
(13) A.D. Série 0